Les personnes âgées face aux psychotraumatismes du passé : compréhension, révélation et progression dans l’accompagnement

« Hanté par le passé, pressé d’avoir Alzheimer », ORELSAN, Zone, La fête est finie, 2017.

Il y a plus de 130 ans, Freud avait déjà mis en évidence que des violences sexuelles (durant l’enfance) causaient un psychotraumatisme à l’âge adulte. La première théorie Freudienne était donc juste ; l’homme souffre de réminiscence ! 


A l’heure actuelle, les neurosciences démontrent que dès la naissance la mémoire émotionnelle et corporelle est mature. En fin de vie, les personnes âgées peuvent souffrir de névrose, d’un trouble dissociatif… des troubles sans lien apparent peuvent en réalité être dus à un trauma durant l’enfance. Sans généraliser, il est important de garder cela à l’esprit. Un trauma peut se réveiller des années plus tard, lors d’une toilette par exemple. Un traumatisme durant l’enfance impacte la vie entière et peut se révéler même à 90 ans !


Pour rappel, un psychotraumatisme dans l’enfance est le premier facteur de risque de la dépression, TAG, TSPT. Des études montrent également que cela pourrait être en lien avec les démences. 


Un trauma va créer une mémoire traumatique non intégrée dans le circuit de la mémoire : l’information n’est pas triée ni intégrée. Il y a une donc absence de digestion traumatique. La vie de la personne va donc s’organiser autour de stratégies de compensation mal adaptées. 


Exemple clinique : Une femme âgée de 85 ans entre en EHPAD, après avoir été abusée sexuellement par son père durant son enfance et battue pendant des années par son mari, elle est enfin protégée par une institution. Cette femme a toujours été dissociée par rapport à ses nombreux traumatismes physiques et psychiques mais, dès lors qu’elle est protégée (réassociée), sa mémoire traumatique est réactivée. Cela se traduit par des crises d’angoisse, des injures (les parole de ses agresseurs ressortent), des rituels rigides, une haptophobie, etc… 

La mauvaise solution est de dissocier à nouveau la personne en répondant à sa violence par une violence institutionnelle (parler fort, insister pour faire la toilette, forcer à participer à des activités, etc). 


Les enjeux social / humain / technique de santé publique sont colossaux :


Les conséquences des psychotraumatismes sont réversibles, même à 80 ans ! Si et seulement si nous prenons le temps de rendre justice aux traumatismes par la compression, sans étiquetage, en reconnaissant les violences du passé. Cependant, les classifications psychiatriques actuelles ne laissent pas la place aux psychotraumatismes alors qu’en gériatrie tout est (potentiellement) traumatique : perte, deuil, maladie évolutive, douleur, etc… 


Il est incroyable de ne pas avoir fait le lien plus tôt entre trauma précoce et démences !


Les troubles cognitifs : retravailler sur les réminiscences

Identifier le trauma pour mieux s’en libérer


Il ne s’agit pas de rendre transparent le passé de la personne âgée mais d’être plus proche de l’opacité d’autrui. Nous devons adapter le « prendre soin » en fonction de la révélation, et accepter d’être traversé et transformé par la sagesse de l’incertitude. Pour cela, il faut prendre le temps de saisir le dessous des choses, d’où l’intérêt des projets de vie, des discussions en équipes et avec les familles, des activités thérapeutiques, etc. Le Docteur Annie PAPIN parle de « l’accueil avec patience de la révélation progressive d’une histoire indivisible ». Face au résident agité, logorrhéique ou mutique, il est intéressant de toujours reformuler une réminiscence traumatique. L’écoute et l’accompagnement sont ainsi les mots d’ordres de la prise en charge du psychotraumatisme en gériatrie.  


Il peut être intéressant d’accepter de : 

  • se taire pour faire émerger la parole du résident (ne pas noyer d’informations le résident et sa famille concernant sa pathologie et sa prise en charge) 
  • prendre la main si elle est acceptée (le contact physique chaleureux permet de contenir beaucoup d’angoisses) 
  • rassurer concernant le secret professionnel lorsque l’intime nous est confié (afin de ne transmettre aux équipes que les informations essentielles à l’amélioration de la prise en charge). 

Pour rappel, c’est seulement dans les années 90 que l’on a commencé à s’intéresser au TSPT chez les personnes âgées. L’entrée en EHPAD constitue un trauma qui vient en réactiver plusieurs anciens. Les comportements des résidents sont donc à canaliser par des relations humaines contenantes d’où l’intérêt de penser le cadre pour panser le traumatisme. Il faut faire attention que l’institution ne devienne par le théâtre d’une dramaturgie transgénérationnelle. A défaut de pouvoir réécrire l’histoire, l’ébauche d’une psychothérapie institutionnelle peut être un support de travail pour la réinterprétation d’une histoire singulière. 


Exemple de techniques thérapeutiques non médicamenteuses très intéressantes en gériatrie :


L’Equithérapie : médiation animale avec le cheval / poney 


Plus d’infos sur le site FENTAC

Le cheval communique avec le corps et active donc une communication plus archaïque (non verbale). L’histoire commune entre l’homme et le cheval est très ancienne et les vertus thérapeutiques du cheval ont été repérées dès l’antiquité. De plus, le cheval est un animal grégaire qui apprécie grandement le contact. En gardant à l’esprit les concepts Winnicottiens de holding et handling on peut aisément comprendre les bienfaits de l’équithérapie : bercement, portage, chaleur… 


Richard HAUDOIRE explique : « la maladie d’Alzheimer et troubles apparentés a tendance à isoler le malade et à entraîner de graves dépressions. Ces troubles ont des répercussions au niveau de son autonomie fonctionnelle psychosociale. Cela le perturbe, il se sent fatigué et perd son rôle social actif. L’objectif principal de la thérapie avec le cheval est de regagner l’estime de soi. Cela passe par le maintien de l’autonomie fonctionnelle, mais aussi par une stratégie globale sur les plans cognitifs, physiques et psychologiques (les psychotraumatismes du passé) mais aussi sur les plans sociaux et sensoriels. Avec le poney, placé entre le binôme aidant-aidé, je leur propose un temps de convivialité et d’échanges afin de rompre avec un quotidien souvent très difficile à vivre. Je valorise le relationnel du couple aidant-aidé en le sortant de la relation de soins, de surprotection, de dépendance ou parfois de rejet ».


L’EMDR : une approche intégrative qui vise à digérer les traumatismes en diminuant la charge émotionnelle liée au souvenir traumatique.



En adaptant les protocoles, il est possible de proposer des séances d’EMDR pour diminuer les troubles du comportement, notamment grâce au taping. A Psycogitatio, on a hâte de découvrir les résultats de la thèse d’Anne-Julie VAILLANT-CISZEWICZ (gérontopsychologue), mais en attendant, on vous laisse avec ses explications : « Force est de constater que les différentes étapes du vieillissement contribuent à redéclencher ou à créer des situations de détresse émotionnelle. Il s’agit parfois d’évènements de vie traumatique comme la guerre, la perte du statut social, la perte d’autonomie physique et psychique, la conséquence de l’institutionnalisation ou encore la perte du conjoint. Les pathologies neurocognitives provoquent très souvent des symptômes psychocomportementaux ainsi que la reviviscence de certaines mémoires traumatiques. L’adaptation de la technique EMDR semble alors pertinente autant dans le cadre des angoisses vécues par les personnes âgées en institution qu’à destination de leurs aidants. L’utilisation de la technique de “Stimulations Bilatérales Alternées” empruntée à la thérapie EMDR permettrait d’entrer en communication avec la personne âgée et de réduire l’activation du système nerveux autonome ».


Nous avons choisi de discuter ici de l’équithérapie et de l’EMDR en gériatrie mais sachez qu’il existe bien d’autres techniques thérapeutiques non médicamenteuses comme l’art-thérapie, l’hypnose, la méditation, la musicothérapie, la luminothérapie, etc… L’idéal étant de pouvoir former les équipes à la méthode Montessori et de pouvoir créer des espaces Snoezelen. D’ailleurs, n’hésitez pas à nous expliquer en commentaire les ateliers thérapeutiques que vous avez mis en place auprès des personnes âgées! 


Quand on prend en charge un patient de 80 ans, n’oublions pas qu’il y a 80 ans de conflits, d’idéal du MOI et de névrose derrière lui !


En gériatrie, il est important de moduler la communication et le partage d’informations notamment avec les familles. A nous de faire en sorte que la famille ne soit pas un obstacle dans la prise en charge ; le système familial écrase fréquemment le malade et l’empêche de trouver le chemin de la fin. Pour rappel, des études ont démontré qu’un malade peut décaler de 8 jours la date de son décès (lorsqu’il est rempli de convictions profondes) et que 75% des malades décèdent sans leur famille (ils attendent d’être seul pour mourir). 


A nous d’ouvrir le champs du DIRE et de l’ÊTRE en s’adaptant à la singularité : mais comment ? Voici quelques pistes de réflexion : 

  • Essayez d’adopter une position de non savoir pour développer la communication et renforcer son positionnement éthique : il ne s’agit pas d’évincer le savoir mais plutôt de le mettre en perceptive ;
  • Respectez la temporalité du sujet ;
  • Prendre en compte la notion de résilience ;
  • Acceptez de dire « je ne sais pas » pour investir la rencontrer et le cadre thérapeutique par l’empathie. L’humilité permet d’apprendre du malade et aide à développer une pensée de se dire face au labyrinthe de la mémoire traumatique ;
  • Être présent, s’assoir au chevet du malade pour penser/panser le trauma (passer de l’hystérisation à l’historisation) ;
  • Ne pas obliger le sujet de se plier à l’institutionnel et le forcer à parler pour finalement apprendre à mieux se taire ;
  • Garder à l’esprit qu’« il n’existe pas de bonne manière d’annoncer une mauvaise nouvelle, mais certaines sont plus dévastatrices que d’autres. L’évènement est le même pour tous, mais le trauma est propre à chacun ». 

Article résumé des conclusions du 19e colloque organisé par l’AFAR, sous la direction du Dr Jean-Claude Monfort, psychogériatre, PHU honoraire, et du Dr Anne-Marie Lezy, gériatre, chef de service honoraire AP-HP.