Témoignage d’Amélie HERFAUT


Parce que vous nous l’avez demandé après la publication de Psy sur le tard en 2 volets, voici maintenant le témoignage d’une psy qui s’est reconvertie! 😉


Devenir psy : toute une histoire


Avant ? Avant, je n’étais pas psy. Et ensuite ? Ensuite, je suis devenue psy. Aujourd’hui ? Aujourd’hui, je ne suis plus psy. C’est avant tout une histoire de choix, d’absence de choix, de choix par défaut, d’opportunité, de renoncement, d’envie, de raison et de passion.

La question de l’orientation se pose logiquement comme pour tout élève de 3ème, lorsqu’on vous lance « alors, tu fais quoi l’année prochaine ? ». Pour moi la réponse est simple : je rêve d’un métier de l’artisanat, la joaillerie plus précisément. Elève sérieuse, je déniche un stage durant mes vacances chez un bijoutier pour valider mon projet. L’expérience est riche et me conforte dans mon envie. Le bijoutier me propose un contrat d’apprentissage, et l’école est relativement accessible. Mais…


Mais, comme si les mains et l’esprit étaient dissociés, ont m’explique qu’une élève compétente scolairement ne peut raisonnablement pas envisager un tel métier. Point de salut sans le bac ! Et c’est ainsi que s’enchainent quelques années durant lesquelles j’avance vers un projet qui, certes me plaît, mais n’est pas réellement à l’image de mes aspirations.

Une licence en arts visuels, puis un master de recherche en philosophie de l’art plus tard, je travaille donc dans une agence d’art contemporain.


J’ai la satisfaction de travailler avec des artistes, de m’investir dans des projets passionnants. Pourtant, je m’interroge régulièrement sur le sens et la valeur de ce que je réalise dans mon travail. Mais, un pan de mon activité me plait particulièrement : celui des projets réalisés conjointement avec la Fondation de France, qui me permettent de travailler avec des publics éloignés du milieu de l’art. C’est ainsi que j’interviens en foyer de jeunes travailleurs, en quartier sensible, auprès de personnes aveugles, en hôpital psychiatrique, etc. Et c’est à cet endroit même que le sens de mon activité reprend sa place.


C’est précisément là que nait le projet d’une formation en art thérapie. Je quitte mon poste et me lance dans une formation d’un an et demi. Je réalise des stages en EHPAD, et en centre de réadaptation pédiatrique. Diplômée et intervenante au sein de différentes structures, je ressens le besoin de compléter ma formation par quelques modules de psychologie. Je reprends donc un cursus de psycho auprès du CNAM en cours du soir. Et, de fil en aiguille, je fini par passer mon diplôme de psychologue du travail trois ans et demi plus tard.


Être psy de l’Education Nationale : une nouvelle orientation


À cette époque donc je deviens psychologue de l’éducation nationale, tout en gardant une petite activité en libéral durant quelques temps, avant de fermer mon cabinet suite à un changement de région.


J’interviens prioritairement auprès de collégiens, de lycéens, de parents, et des équipes pédagogiques au quotidien. J’ai en charge 1200 élèves, répartis sur 3 ou 4 établissements selon les années, à raison d’une demie journée, à une journée par structure. Les élèves s’inscrivent d’eux même sur le planning de rendez-vous, ou à la demande d’un parent ou membre de l’équipe pédagogique.


Les problématiques sont larges : une difficulté scolaire, une question d’orientation, un bilan cognitif à réaliser, un problème de comportement au sein de l’établissement ou à l’extérieur, une difficulté familiale, une question de harcèlement, un élève décrocheur, un mal être latent, des élèves DYS en tout genre, un trouble psy plus ou moins diagnostiqué et accompagné à l’extérieur… Les interlocuteurs et structures le sont aussi. J’assure également une journée hebdomadaire de permanence au CIO. J’y reçois un public d’enfants (pour des problématiques similaires à celles précitées) et d’adultes (en projet de reconversion professionnelle). J’y accompagne beaucoup d’élèves non francophones avec des parcours d’immigration clandestine particulièrement difficile.


Se greffe à ces journées de rendez-vous les réunions avec les équipes, les conseils de classes, les réunions avec les parents, les interventions collectives en classes, auprès des parents ou des professeurs. 


Plus l’envie d’être psy dans ce contexte


Les journées sont denses. Chaque rendez-vous s’annonce comme une urgence lorsqu’on me dit « peux-tu très rapidement recevoir untel, je sais que tu n’as plus de place, mais il ne va pas bien ». Alors se glisse une entrevue entre deux rendez-vous, un dernier entretien en fin de journée, un premier entretien avant ceux déjà programmés, un bref échange à la place du déjeuner, un dernier coup de fil à une famille… Comment assurer un suivie de qualité dans ce contexte ? Rien ne devrait se jouer dans l’urgence dans ces moments-là. Il me semble que le temps du « faire » n’est pas toujours opportun. Pourtant, il faut agir, proposer. Autant d’agitation qui éloigne de la réflexion et de l’élaboration.


Il y a aussi cette lourdeur administrative, ces injonctions institutionnelles si peu cohérentes avec les besoins du terrain. Ces directives qui changent au grès du vent et des gouvernements. Bref. Le sens. Où est le sens de mon travail ? Je ne me reconnais pas dans cette activité « ni faite, ni à faire ». L’enjeu est de taille. Ces enfants, ados, familles.


Je veux travailler le cuir !


Parallèlement à ce constat, s’initie l’envie de revenir à une activité artistique, voir artisanale. Avoir une activité tangible, quantifiable et évaluable. Pouvoir imaginer, créer, réaliser. Mon conjoint, également psychologue, vient justement de passer par une année de disponibilité pour se former au métier de maroquinier. Nous avons durant deux ans fait de nombreuses rencontres de professionnels du cuir. Des artisans, des entreprises, des centres de formations, des salons, nous ont permis d’avoir une vision précise du métier et des possibilités d’exercice de celui-ci. Et, si c’est d’abord mon mari qui se lance dans la formation, l’idée germe d’une reconversion en ce sens également pour moi.


Je découvre un métier de précision qui demande minutie, patience et dextérité. J’aime l’idée de cette transmission de savoir-faire anciens qui ont très peu évolués au fil des années. L’odeur, la malléabilité, la noblesse, le côté vivant du cuir sont autant de points d’attrait pour cette matière.


Envisager cette reconversion n’est pourtant pas chose aisé. Avec le recul je pense que plusieurs éléments ont pu être un frein.

  • Le premier a été l’idée d’abandonner une profession qui me plaisait. Le contexte d’exercice n’était pas évident, mais le métier même de psychologue me satisfaisait. Je n’ai jamais eu le sentiment d’avoir fait une erreur en choisissant cette voie. J’ai longuement réfléchi à cette question : il est peut-être juste nécessaire d’exercer mon métier autrement, et ailleurs ?
  • Le second concernait plutôt l’idée d’engagement et d’investissement. Je venais déjà de vivre plusieurs longues et éprouvantes années de formation pour devenir psychologue et art thérapeute. Ne devais-je donc pas attendre un certain « retour sur investissement » avant de quitter la profession ?
  • Le troisième était en lien avec l’incertitude. Démissionner, entrer en formation, et ne pas être certaine de l’issue, m’ont donné quelques sueurs froides, je dois bien le dire !

Finalement, je me suis lancée


Une grande maison de luxe recrutait pour une formation en interne pouvant déboucher sur un CDI, j’ai saisi l’opportunité. Le plus important des soutiens a été celui de mon mari. Lui-même engagé dans un processus de reconversion lors de ma formation, m’a aidé à me poser les bonnes questions et à faire franchir certaines incertitudes. Je me suis présentée aux tests et ai été sélectionnée. J’ai passé quelques entretiens et ai été retenue pour l’entrée en formation. J’ai donc quitté mon poste en l’espace d’un mois, pour intégrer la formation de maroquinière.


J’ai très peu parlé de ce projet de reconversion à mon entourage avant même d’avoir entamer le processus. Je ne voulais pas me sentir déstabilisée, ni même influencée par les réactions des uns ou des autres. Mais, mis devant le fait accompli, lorsqu’ils ont appris que je quittais mon poste de psychologue, mes proches ont dans leur très grande majorité soutenu ce changement. Ils ont saisi qu’il ne s’agissait pas d’une lubie ou envie soudaine, mais d’un projet longuement réfléchi et travaillé. J’étais à ce moment précis de mon parcours de reconversion capable d’expliciter clairement mes motivations, mes choix, et mes projections dans le métier à plus ou moins long terme. 


Mon cercle professionnel à particulièrement fait bon accueil à ce changement. A cette occasion, nombreux sont ceux qui ont d’ailleurs évoqué leur propre envie de reconversion, sans pourtant oser franchir le pas.  A la marge, certains ont fait part de leur réserve. Comment peut-on consacrer autant de temps aux études, faire état de deux Bac +5 sur son CV et se retrouver à exercer un métier nécessitant un simple CAP ? Evidemment, un argument qui n’a trouvé aucun écho de mon côté… Il est évident que nos conceptions de l’épanouissement professionnel et personnel n’avaient que peu de point commun. Il faut aussi dire que, n’en étant pas à ma première reconversion, mes précédentes expériences de bifurcations professionnelles m’ont permises de prendre ce virage presque sereinement et en m’évitant quelques écueils.


Et maintenant je suis maroquinière!


Aujourd’hui je suis artisan maroquinière au sein de cette même entreprise et ce depuis un an et demi. Je réalise des produits de petite maroquinerie. Nous avons la chance de concevoir entièrement nos produits à la main et de façon artisanale. J’ai appris l’ensemble des savoir-faire du métier, mais j’ai bien conscience qu’il me faudra des années avant d’en maitriser parfaitement ne serait-ce qu’une petite partie. Aucune journée ne se ressemble. Chaque produit apporte son lot de surprises. Même si je réalise des dizaines de fois le même article, il y a chaque jour de aléas : tel cuir réagit de cette façon et son semblable d’une autre ; une peau de veau ne se travaille pas de la même façon qu’une peau de chèvre ; une couture main sur tel article se fera ainsi et la même couture sur un autre différemment, etc. Le métier est exigeant, le produit ne supporte pas d’approximation, surtout dans une maison de luxe. Il faut être concentrée, patiente, pointilleuse, exigeante avec soi et prête à faire, défaire et refaire. Chaque jour je me pose cette question : est-ce que je serais fière de remettre cet article à une cliente en main propre ? Si la réponse est non, alors…on recommence.


Un point m’avait toutefois préoccupé avant même d’entamer cette reconversion. Une activité purement manuelle me permettrait-elle de m’épanouir intellectuellement ? L’agitation de mes mains comblerait-elle l’agitation de mon esprit ? Durant tout le temps de l’apprentissage il est évident que les sollicitations intellectuelles ont peu laissées place à l’ennui. Aujourd’hui, alors même que j’ai acquis quelques automatismes, j’ai l’esprit plus libre. J’ai pour le moment une stratégie satisfaisant à ce besoin de mobilisation intellectuelle et culturelle. Ainsi, j’écoute une partie de la journée des podcasts de psychologie, philosophie ou autres émissions en sciences sociales. Lorsque cela intéresse le ou la collègue avec qui je partage mon établi, j’échange sur le sujet. A défaut, la discussion se poursuit à la maison le soir avec mon conjoint. C’est d’ailleurs avec lui que j’ai toujours l’occasion de discuter de psychologie puisqu’il en poursuit l’exercice.


Ça fait quoi de changer de route ?


J’ai gagné en plaisir au travail, c’est certain. En sérénité au quotidien. Je me lève chaque jour avec envie et entrain. J’aime ce que je fais, et pour tout dire je n’ai toujours pas l’impression d’aller travailler, dans son idée de « labeur », comme j’ai pu le ressentir auparavant. Les difficultés rencontrées dans le cadre de mon activité n’ont pas la même mesure. Là où je pouvais rentrer préoccupée par la situation d’un enfant précédemment, je rentre simplement contrariée lorsque j’ai fait une erreur sur un produit. Ma journée se termine lorsque je quitte l’atelier. J’ai également gagné en disponibilité d’esprit pour mon entourage et pour moi-même. Pour résumer en qualité de vie ! Mon activité de maroquinière me permet également d’avoir une activité quantifiable et évaluable de manière objective. Chaque fin de journée, de semaine ou de mois, je suis en mesure d’identifier et de jauger clairement ce que j’ai réalisé.


Je crois qu’aujourd’hui je peux parler de cheminement professionnel. Je ne vois pas mon parcours comme un ensemble de ruptures ou d’essais/erreurs. Il me semble que chaque expérience m’a permise d’envisager la suivante. Quelque chose s’est construit avec et « malgré » moi. Peut-être, et sans doute, n’en suis-je pas à ma dernière aventure… 


Mon parcours de psychologue du travail est également un atout au quotidien. Nous sommes nombreux au sein de l’atelier, et les relations interpersonnelles ne sont pas toujours des plus apaisées. La communication au sein des entreprises est une vaste et complexe question, je ne l’apprends à personne ! La vision et la posture que je peux avoir lorsque je « visse mes lunettes de psy » dans ces moments, m’aide particulièrement. Je la mets également à profit auprès de mes collègues lorsque cela semble opportun, mais sans jamais user d’une fonction qui n’est plus la mienne. Je répète régulièrement que je ne suis plus psy, mais maroquinière !


Des conseils ?

Dans la reconversion il est question de raison et de passion.

Il me semble que le principal conseil est celui de la préparation du projet. Je ne pense pas qu’on puisse se lever un matin et tout envoyer balader avec un simple désir de renouveau. Il faut le temps du renoncement, puis de l’élaboration d’un nouveau projet avec ses possibles, et ses risques. Faire le point sur ce que l’on délaisse, ce que l’on trouvera peut-être, ce que l’on perd, ce que l’on gagne aide grandement. L’exercice parait simpliste pourtant dans cette période de chamboulement, poser les choses clairement et en faire une évaluation réaliste permet de créer un peu de stabilité.


Dans le prochain volet d’ « Avant j’étais psy » vous découvrirez le témoignage de Valérie Sugg ancienne psy en cancérologie. Si vous souhaitez témoigner de votre changement de métier après avoir fait une carrière de psy, écrivez-moi à : [email protected]